Quand ton enfant raconte des choses différentes d’un foyer à l’autre
By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

Quand ton enfant raconte des choses différentes d’un foyer à l’autre
Module 05 · Parler avec les enfants · Article 11 · v3 · 4-7, 8-12
Lundi après-midi. Tu récupères ton fils de sept ans à l’école. Il a passé le week-end chez son père. Tu marches vers la voiture avec lui. Tu lui demandes comment s’est passé le week-end. Il dit : « Papa m’a pas laissé manger de bonbons de tout le week-end ».
Tu fronces les sourcils. Deux heures plus tard, tu as écrit à ton co-parent au sujet de la règle sur les bonbons. Il répond, perplexe. « On a mangé de la glace samedi. Des crêpes au chocolat dimanche. Il a eu du gâteau à l’anniversaire. Je ne vois pas de quoi il parle. »
Cet article parle de cet écart. L’écart entre ce que ton enfant dit qu’il s’est passé dans l’autre foyer et ce qui s’est réellement passé. C’est l’un des schémas les plus fréquents de la vie entre deux foyers, et l’un des plus mal compris par les parents.
Les enfants, surtout entre 4 et 12 ans, racontent des versions différentes des événements à chacun de leurs parents. Dans la plupart des cas, ils ne sont pas malveillants. Ils font quelque chose de très spécifique à leur développement. Le comprendre change ce que tu en fais.
Ce qui se passe vraiment
Quand un enfant donne à chaque parent une version différente de ce qui se passe dans l’autre foyer, c’est presque toujours l’une de ces trois choses. Elles ne s’excluent pas entre elles.
Type un. Gérer le parent qu’il a en face. Le plus fréquent. L’enfant a perçu, avec justesse, que son parent est blessé, en colère, ou anxieux à propos de l’autre parent. L’enfant croit (à raison, souvent) que dire au parent qu’il a en face la bonne version de la vie dans l’autre foyer va contrarier davantage ce parent. Alors il édite. Il atténue le bon. Il insiste sur les désagréments. Papa m’a pas laissé manger de bonbons, c’est l’enfant qui dit à Maman ce qu’il pense que Maman a envie d’entendre, ou du moins ce qui lui semble le plus prudent à dire à Maman. Le même enfant, en franchissant la porte de chez Papa le vendredi, dira Maman m’a forcé à manger des brocolis tout le temps.
L’enfant ne ment pas, au sens moral. Il fait de la gestion émotionnelle. Il a compris, dès sept ans, que l’humeur de chaque parent est affectée par ce qui se raconte de l’autre foyer, et il essaie de maintenir la température stable. C’est épuisant pour lui, et il ne t’en parlera presque jamais.
Type deux. Se protéger. L’enfant a fait quelque chose qu’il n’aurait pas dû, ou vécu quelque chose dont il n’a pas envie de parler, et il dissimule. On s’est couchés à l’heure normale, alors qu’en fait il a veillé jusqu’à 23 h à regarder des vidéos avec le parent. J’ai fait tous mes devoirs, alors que non. Il s’est rien passé, alors qu’il s’est passé quelque chose.
C’est de la dissimulation enfantine ordinaire, courante dans toutes les familles, accélérée dans les familles séparées où les parents ne peuvent pas facilement recouper l’information.
Type trois. La vraie confusion. L’enfant de 5 ans qui rapporte que Papa a crié tout le week-end alors que Papa a haussé le ton une fois, le samedi après-midi. L’enfant de 7 ans qui dit j’étais tout seul tout le temps alors qu’elle était en fait avec la mère de Papa pendant deux heures. Les enfants n’ont pas le sens des proportions des adultes. Un seul événement peut devenir tout le week-end dans leur récit. Un seul ressenti peut devenir toute l’ambiance.
Ce n’est pas mentir. C’est l’imprécision avec laquelle les jeunes enfants racontent leur expérience. La manière dont ils s’en souviennent est la manière dont ils le disent. Les adultes qui cherchent à extraire une exactitude littérale du récit d’un enfant de 6 ans se préparent à la confusion.
Pourquoi c’est normal sur le plan du développement
Les enfants de parents séparés deviennent des traducteurs émotionnels. C’est le prix de la vie dans deux foyers où les adultes ne sont plus alignés. L’enfant observe le visage de chaque parent, ajuste ce que chacun a envie d’entendre, et produit des récits qui réduisent le conflit et maximisent la sécurité affective.
Le schéma culmine entre 4 et 12 ans. À l’adolescence, la plupart des enfants ont soit arrêté (parce qu’ils ont gagné en assurance pour être honnêtes avec les deux), soit affiné le procédé en quelque chose de plus préoccupant. Les premières années sont la fenêtre déterminante.
Le schéma n’est pas leur faute. C’est une réponse à la structure dans laquelle ils vivent. Le travail du parent, c’est de rendre la structure moins exigeante, pas de punir la réponse.
Ce que tu seras tenté de faire
Quelques réactions sont très fréquentes, et elles aggravent presque toutes le schéma.
Le contre-interrogatoire. Tu es sûr que c’est ce qui s’est passé ? Tu es absolument sûr que Papa a crié ? Est-ce que Papa a vraiment crié, ou est-ce qu’il a juste dit non d’une voix ferme ? L’enfant, face au contre-interrogatoire, va soit se cramponner à sa version de départ (pour éviter la gêne d’être pris en défaut), soit se fermer complètement. Le contre-interrogatoire est rarement utile, et il apprend à l’enfant que te parler de l’autre foyer mène à un interrogatoire.
Écrire au co-parent pour vérifier. Tentant. Souvent contre-productif. Le co-parent se retrouve sur la défensive. Il produira sa propre version. Les deux versions sont partielles. L’enfant, quand il se rendra compte (et il s’en rendra compte, tôt ou tard) que ce qu’il rapporte part aussitôt vers l’autre parent, rapportera de façon moins honnête la fois suivante.
Accuser le co-parent sur la foi du récit de l’enfant. Pourquoi tu ne le laisses pas manger de bonbons le week-end ? C’est dangereux. Tu accuses peut-être le co-parent de quelque chose qu’il n’a pas fait, en te fondant sur le récit sélectif d’un enfant de 7 ans. Le conflit qui s’ensuit abîmera la relation entre co-parents, et finira par revenir jusqu’à l’enfant, qui culpabilisera alors pour ce qu’il a dit.
Dire à l’enfant qu’il ment. C’est pas vrai. Je sais que c’est pas vrai. Arrête d’inventer. Ça fait honte à l’enfant pour un comportement normal à son âge. Il faisait ce qui lui semblait juste sur le moment. Lui faire honte lui apprend à devenir plus habile dans la dissimulation, pas plus honnête.
Demander à d’autres adultes de vérifier. Je vais demander à Papa ce qui s’est vraiment passé. L’enfant sent maintenant que tout ce qu’il dit à un parent sera rapporté à l’autre. Il perd la possibilité de parler librement à l’un comme à l’autre.
Ce qu’il faut faire à la place
L’approche inverse : réguler le schéma, ne pas punir le symptôme.
Ne réagis pas au récit. Quand l’enfant te livre une plainte sur l’autre foyer, accueille-la avec neutralité. Ah. Ça a l’air pénible. C’est tout. Ne pose pas de questions de relance. N’en fais pas une affaire. Ne promets rien. L’enfant t’offre un récit. Tu le reçois. Le récit n’a pas besoin d’être exact pour que l’accueil soit aimant.
Ne donne pas de substance au récit. Si l’enfant dit Papa m’a pas laissé manger de bonbons et que tu sors soudain un bol de bonbons, tu viens de récompenser le récit. Même s’il était inexact. Mieux vaut : recevoir le récit, changer de sujet. Les bonbons pourront arriver un autre jour, pas en réponse à cette conversation.
Ne compare pas les deux vies. Ne dis jamais à l’enfant Maman te laisse le faire, pourquoi pas Papa ? ou Papa te laisse veiller jusqu’à 22 h, ici ce n’est pas la règle. C’est le terreau du schéma de mensonge. L’enfant a appris que comparer les deux foyers produit une réaction. Arrête de réagir.
Dis à l’enfant que tu fais confiance aux deux foyers. Pas dans un discours. Dans une posture. L’enfant, au fil des semaines, perçoit que Maman et Papa sont tous les deux des parents corrects, que tu fais confiance au co-parent pour s’occuper de lui, que tu ne t’inquiètes pas de ce qui se passe dans l’autre foyer. À mesure que cette posture s’installe, l’enfant a moins de choses à gérer. Les récits commencent à se détendre. Papa m’a pas laissé manger de bonbons se transforme en on a mangé de la glace samedi et des crêpes dimanche.
Dis-le explicitement, quand il est en âge de l’entendre. À partir de 8 ans environ, tu peux nommer le schéma. Mon chéri, je voudrais te dire une chose. Il y a des enfants qui racontent à chaque parent une version différente de ce qui s’est passé dans l’autre foyer, parce qu’ils pensent que c’est ce que le parent a envie d’entendre. Tu n’as pas à faire ça avec moi. Tu peux me raconter ce qui s’est vraiment passé chez Papa, y compris les bons moments. Ça ne me fera pas de peine. Je veux que tu passes de bons moments là-bas. D’accord ?
L’enfant ne répondra peut-être pas. Il haussera peut-être les épaules. Certains, au fil des semaines qui suivent, se mettent à te raconter des versions un peu plus honnêtes. Lentement.
Quand le schéma est plus préoccupant
La plupart des mensonges entre les foyers sont normaux sur le plan du développement et se résorbent avec le temps, à mesure que l’enfant grandit et que les parents restent calmes. Certains sont plus préoccupants. Les signes que ça a dépassé le schéma normal :
Les mensonges portent sur la sécurité. Papa me laisse jamais sortir de la chambre. Maman me laisse seul la nuit. Si l’enfant rapporte des choses qui, si elles étaient vraies, constitueraient un problème de sécurité, le mensonge n’en est peut-être pas un. C’est peut-être une chose vraie que l’enfant dévoile à moitié. Prends-la au sérieux. (Voir l’article 10 et le module 17.)
Les mensonges sont durables et graves. Pas Papa m’a pas laissé manger de bonbons (petit, contredit par d’autres éléments). Mais Papa boit et crie tout le temps, avec un flot soutenu de récits similaires sur plusieurs semaines. C’est peut-être l’enfant qui essaie de te dire quelque chose pour quoi il n’a pas tous les mots. Reste curieux. Ne balaie pas. Ne fais pas une affaire dans la précipitation. Observe.
Les mensonges abîment la relation de l’enfant avec un parent. L’enfant qui, après des mois de récits, semble vraiment croire qu’un parent est mauvais, alors que les faits ne le confirment pas. On est là sur le terrain de l’aliénation, et ça peut indiquer que le co-parent (ou quelqu’un de son entourage) influence le récit de l’enfant. (Voir le module 04 article 14 et le module 17.)
L’enfant se contredit grossièrement. J’ai passé un super moment une minute, j’ai détesté chaque seconde la suivante, sans déclencheur apparent. Ça peut être de la confusion, de la détresse, ou dans certains cas quelque chose de plus sérieux qui demande une attention clinique.
Dans tous ces cas, fais-toi aider. N’essaie pas de naviguer seul.
La conversation quand tu abordes la chose en douceur
Parfois, le mensonge compte assez pour qu’on l’aborde directement. L’enfant a rapporté quelque chose qui demande à être démêlé.
Dis. Je voudrais qu’on parle du week-end avec Papa. Je t’aime et je ne suis pas contrarié. Je veux juste comprendre. Tu m’as dit que Papa ne t’avait pas laissé manger de bonbons. Papa a parlé de glace et de crêpes. Est-ce qu’il y a eu un moment du week-end où tu n’as pas eu de bonbons alors que tu en voulais ?
Remarque ce que ça fait. Ça n’accuse pas. Ça ne fait pas honte. Ça ouvre un espace pour que l’enfant dise oui, dimanche après le gâteau j’en voulais encore et Papa a dit non. C’est ça, la vérité réelle, à sa juste mesure. L’enfant ne mentait pas. Il rapportait une tranche du week-end qui lui paraissait plus grosse qu’elle ne l’était.
Cette conversation peut avoir lieu calmement, de temps en temps, surtout quand l’écart entre les récits et les événements réels semble large. Elle apprend à l’enfant que ce qui t’intéresse, c’est le tableau complet, pas un camp, et qu’il n’y a aucune sanction à te dire la vérité, même quand elle est en désordre.
Pour finir
Quand ton enfant raconte des versions différentes des événements d’un foyer à l’autre, il fait quelque chose de normal sur le plan du développement. Il gère deux adultes dont il doit naviguer les états émotionnels. Il n’est pas malveillant. Il n’est pas abîmé. Il n’est pas destiné à devenir un menteur une fois adulte.
Le travail est le tien, plus que le sien. Arrête de réagir aux récits. Arrête de te servir des récits comme de munitions. Fais confiance aux deux foyers (sincèrement, ou par décision de volonté). Rends sûr, pour l’enfant, le fait de te dire la vérité en désordre, ordinaire, en partie bonne en partie difficile, sur la vie dans l’autre foyer. Avec le temps, les mensonges diminuent, parce que le besoin qu’il en a diminue.
Lundi après-midi. Ton fils de sept ans dit que Papa ne l’a pas laissé manger de bonbons. Tu dis ça a l’air pénible. Tu as faim, là ? On passe au supermarché ? Tu n’écris pas au co-parent. Tu ne poses aucune question de relance. Tu lui achètes un petit chocolat. Tu rentres en voiture. C’est la réponse, pour aujourd’hui.
Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.